Comment composer une mélodie qui marche

Engrenage de notes

Ok ! Là, maintenant, vous arriveriez à siffler l’intro de la lettre à Élise ? Du thème d’ouverture de Star Wars ? Et celui de la Panthère rose ? Ou le logo sonore de la SNCF ? C’est dingue comme ces mélodies ont une facilité à rester dans nos mémoires, non ? J’ai trouvé que ce serait intéressant de découvrir les rouages de tout ce processus de mémorisation…

Et voilà déjà quelques semaines que je me suis penché sur le sujet et j’ai découvert qu’il existait plusieurs méthodes pour accrocher l’auditeur et faire des mélodies qui marchent. Dans ce billet, je vais vous parler des conditions pour une mémorisation optimale, de techniques d’écriture avancées et de la manière de créer une musique qui intéresse. Oui oui, rien que ça !

Commençons par le début !

Les conditions pour rendre votre mélodie mémorable

Avant tout, vous savez peut-être qu’il existe différents types de mémoire. Il y en a 3. La mémoire sensorielle qui dure de 200ms à 3 secondes, la mémoire de travail (aussi appelée la mémoire à court terme) et la mémoire à long terme, celle qui nous intéresse. L’idée c’est de passer de “j’écoute ce qu’on me montre” avec la mémoire à court terme à “je garde en souvenir, ça vaut le coup” avec la mémoire à long terme. Voici 5 manières de faire ça :

  1. Exploiter les moments de forte attention. C’est un moyen simple pour fixer une mélodie dans la tête. Le choc qu’on reçoit à la fin de Requiem for a dream nous marque, notre cerveau est complètement attentif à ce qu’il perçoit et c’est le moment d’y mettre le thème. C’est ce qu’on appelle un ancrage. Faites pareil : créez des pics d’émotion dans votre œuvre et mettez-y votre thème principal. Pour les compositeurs à l’image, ça marche très bien !
  2. Rendre la mélodie suggestive. L’idée c’est d’amener l’auditeur à associer votre mélodie à une information déjà connue, comme un personnage par exemple. C’est ce que l’on appelle la répétition élaboratrice. John Williams le fait à merveille dans ce thème que je ne présente plus. Autre exemple qui marche bien : le thème d’Hedwige.
  3. Donner du plaisir. Pirate des Caraïbes ou Retour vers le futur en sont généreux. Habituellement, les plus forts souvenirs que l’on garde sont chargés d’émotion. Faites en sorte que votre musique en procure beaucoup ! Encore un exemple pour l’eargasm…
  4. Garder la mélodie aussi courte que possible. Courte parce que plus facile à garder en mémoire. Thème d'intro de MarioPar exemple, essayez de siffler le thème de Super Mario en entier et de mémoire. C’est presque impossible. La plupart des personnes s’arrêteront à cette note-ci. Mais peu importe, toute la mélodie est sous entendue derrière. Inutile d’en dire plus, la mémoire élaboratrice fait tout le travail. Donc, concentrez-vous sur ce bout de thème, c’est l’élément principal.
  5. Et user de la répétition, bien sûr. Appelée plus techniquement la répétition de maintien en psychologie cognitive, elle consiste simplement à reprendre encore et encore l’élément musical que vous voulez faire retenir. Le thème de l’exorciste marche bien parce qu’il croise la répétition de maintien avec les moments de forte attention dans le film.

En fait, tous les exemples que j’ai mis en lien ont en commun la plupart de ces techniques. Étonnant ? Non. Vous connaissez les ficelles maintenant ! Bien sûr ce sont des techniques pour créer des mélodies qui marquent, pas pour les rendre plaisantes (Nyan cat et compagnie…). L’esthétique marche autrement que cette approche plutôt marketing. Et heureusement ils sont totalement complémentaires.

Quelques techniques d’écriture avancées

La silhouette

J’ai récemment appris une excellente technique pour donner forme à une mélodie. Elle consiste à en dessiner la silhouette. Exemple très explicite de Stephen Malinowski que je salue au passage pour toutes ses expérimentations passionnantes sur l’écriture musicale :

Image d'une ligne mélodique

les premières notes du prélude de la sonate en Mi majeur de Bach. Voir l’original

Cette technique est intéressante en cela qu’elle permet de visualiser les motifs et les particularité de la mélodie. C’est aussi un excellent moyen pour figurer la nuance des notes.

En ce moment, je suis en train de vous concocter une méthode plus instinctive basée sur cette technique. Elle permet de composer très rapidement une idée mélodique sans rien perdre de son émotion et de l’intention primaire. Je vous en dirais plus bientôt, dans un prochain billet.

La règle de 3

Ah, cette fameuse règle de 3… Quoi, ça ne vous dis rien ? Mais si ! Rappelez-vous :

“C’est un français, un anglais et un belge qui…”

Pauvre belge, l’histoire commence à peine qu’on sait déjà que c’est lui qui va subir. Sympa !

C’est le principe de la chute pour les comiques, c’est la division en tiers pour le photographe, c’est le trio exposition-péripéties-dénouement pour le scénariste, c’est la règle de 3 pour le compositeur. Il s’agit en fait de répéter un motif et de briser la structure une fois la routine mise en place.

Exemple de règle de 3 avec Beethoven

Exemple de la règle des 3 en musique (5e symphonie de Beethoven)

Exemple des tiers en photo

Exemple des tiers en photo

Pas mal non ?

En utilisant cette technique, vous rendrez vivantes et moins répétitives vos musiques. En musique électronique on est sur une base de 4 répétitions ce qui, au final, aplati un peu ce jeu de surprise.

Simplicité mais pas simplisme

Les grands thèmes sont tous basés sur ce principe : simple et expressif. Hans Zimmer en fait même sa marque de fabrique. Exemple avec Inception. Le but est d’épurer un maximum de notes sans rien perdre de l’intention primaire. Écoutez le thème des dents de la mer qui part sur un motif de deux notes, ou bien l’homme à l’harmonica. Chacun de ces thèmes contient une richesse artistique sans être compliqué.

“Tout ce qui n’est pas nécessaire est inutile.”
Guillaume d’Ockham

Comment intéresser les auditeurs

Avant de chercher à intéresser les auditeurs, commençons par saisir les grands centres d’intérêt lorsque l’on écoute une musique. A ce sujet, Pierre Schaeffer décortique les différents modes de perception d’un son. Pour lui, il y a 4 types d’écoute. J’ai noté entre parenthèses les termes qu’il utilise pour les différencier.

  • L’écoute causale (écouter) : l’auditeur s’intéresse à la source, la cause du son. Ce qui le produit. En utilisant des instruments atypiques ou des orchestrations recherchées vous stimulerez ce type d’écoute.
  • L’écoute sémiologique (comprendre) : c’est l’écoute de la signification. Le “Pourquoi ?” de votre idée musicale. L’auditeur cherche à obtenir des informations sur le message transmis. Généralement, ce sont les paroles d’une chanson qui rendent cette écoute facile et évidente. Et dans le cas de musiques instrumentales, il faut rechercher un peu plus l’intention de l’artiste. C’est là toute la richesse d’expression d’un musicien.
  • L’écoute réduite (entendre) : elle se préoccupe de l’essence du son. Là, l’auditeur prête attention à l’objet sonore en lui-même, sans s’occuper de sa cause et de sa signification. Ce sont ses qualités timbrales et la manière dont on perçoit ce son qui intéressent ceux qui pratiquent l’écoute réduite. Le mouvement musical qui met ce type d’écoute à l’honneur, c’est la musique acousmatique. C’est le mouvement-maître de l’abstraction sonore pour moi et pourtant il est aussi appelé “musique concrète”.
  • L’écoute passive (ouïr) : Schaeffer ajoute ce type “d’écoute” qui consiste à laisser les sons venir à soi sans se poser de questions. Notre esprit reçoit ces perceptions sans chercher à les traiter. C’est un peu l’écoute qu’on pratique lors des méditations ou lorsqu’on fait la crêpe sur la plage. Je me souviens avoir pratiqué cette écoute en cours de design sonore à l’époque, après une session de field recording très bruyante dans le skatepark de Bercy. C’est une écoute presque philosophique et très reposante. Autant pour les oreilles que pour l’esprit. Personnellement, je trouve cette pratique franchement enrichissante.

Mais finalement, comment maintenir l’attention des gens ?

En jouant avec les habitudes et attentes de l’auditeur, on peut le surprendre et mettre du piment dans son expérience de spectateur. Exploitez la règle de 3, jouez avec sa mémoire et la compréhension qu’il a de votre œuvre. S’il comprend tout trop facilement au point d’anticiper vos prochains mouvements, ce n’est pas amusant, il s’ennuiera ferme et vous le perdrez. S’il ne comprend pas vos longs développements complexes et raffinés, vous le perdrez aussi. Trouvez le juste milieu !

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